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Équipe de France : « Our left-back is magic and his name is Lucas Digne »

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Qu’elle semblera bientôt très lointaine, l’image du joueur timide, qui malgré plusieurs correctes performances n’arrivait pas à bousculer Jordi Alba, titulaire indiscutable au Barça. Parti s’épanouir à Everton, en Premier League, Lucas Digne a enfin trouvé sa place, au point de figurer parmi les meilleurs latéraux gauches du Royaume. Une belle revanche pour un joueur écarté des 23 mondialistes victorieux en Russie.

Frustration russe

La pilule avait pourtant tout d’indigeste. Titulaire lors des quatre matches précédant la liste, l’ancien Lillois avait vu Lucas Hernandez, alors girouette franco-espagnole, et Benjamin Mendy, pourtant à court de forme, lui griller sa place.

Contraint de rester devant sa télévision, Lucas Digne n’a pu qu’observer à distance le sacre d’un groupe dans lequel il s’était installé depuis 2014. Pire, si Lucas Hernandez a réalisé une excellente compétition, Benjamin Mendy aura lui passé l’essentiel du tournoi entre infirmerie et fond du bus, sono à la main. C’est, à mon sens, l’une des grandes erreurs de Deschamps lors de cette campagne russe. Privilégier un joueur blessé, mais extraverti, à un Lucas Digne, certes remplaçant en club, mais en forme et plutôt convaincant lors de ses sorties avec les Bleus.

Reste à savoir quel impact aurait eu l’ancien latéral du PSG au sein du groupe, tant la présence de Mendy, au même titre que d’autres coiffeurs comme Kimpembe ou Rami, a paru faire du bien au vestiaire bleu. Plus que son statut de remplaçant en club, c’est peut-être le côté réservé de Lucas Digne qui lui aura coûté sa place dans une vie de groupe essentielle aux yeux du sélectionneur. L’issue du tournoi et le fait qu’Hernandez ne se blesse pas, auront bien donné raison à Deschamps. Et, sans doute, beaucoup de frustration pour Digne, qui aurait mérité de faire partie de l’aventure.

Aux critiques sans fondement, opposons quelques statistiques

Le joueur de 25 ans a su rebondir. Parti tenter le pari anglais du côté d’Everton, avec la lourde tâche de suppléer la légende Leighton Baines (411 matches, 38 buts, 67 passes), Digne a réalisé la saison la plus prolifique de sa carrière en championnat. Avec 35 matches de Premier League disputés, pour 4 buts et 4 passes décisives, le latéral gauche a pris de nouvelles responsabilités et fait valoir une habileté, jusque-là insoupçonnée, sur les coups de pied arrêtés. Et joué plus de matches de championnat que sur l’ensemble de ses deux saisons à Barcelone où il n’était apparu en Liga qu’à 29 reprises. Preuve de la confiance accordée par son manager Marco Silva, il est le quatrième joueur d’Everton le plus utilisé en Premier League.

 

Sa réelle progression, et aussi une confiance nouvelle et un côté plus affirmé face caméra, en surprennent plus d’un dans l’Hexagone (ailleurs personne n’est très étonné, allez savoir) à chacune de ses apparitions avec l’équipe de France.

Car si en Premier League, comme trois ans avant en Serie A, Lucas Digne a mis tout le monde d’accord, l’ancien Parisien n’a jamais fait l’unanimité en France. Trop timide, jugé discret sur un terrain et peu flamboyant, il semble souffrir du même mal qu’Olivier Giroud. A savoir plusieurs moqueries sur les réseaux sociaux, Twitter particulièrement. Un monde bien loin du réel, ou les gouttes de venin sont versées pour quelques likes de plus. Mais pendant que le ce petit monde s’extasie au moindre contrôle raté, ou même à la simple évocation de son nom dans une liste ; sur le terrain Lucas Digne convainc.

Prenons le temps d’observer quelques statistiques. Je ne suis pas particulièrement fan de ce genre d’outil pour juger la qualité d’un joueur, mais la culture des réseaux sociaux ne jure parfois que par ça. Le paragraphe va être assez indigeste mais il permettra de mettre en valeur quelques chiffres intéressants. Un autre éclairage vous est proposé plus bas.

Omniprésent offensivement, qualité désormais essentielle pour un latéral moderne, Lucas Digne et le joueur qui tente le plus de centres en Premier League. Avec 30% de réussite.  Bien plus qu’Andrew Robertson (16%), Marcos Alonso (9%), Sead Kolasinac (19%), Ben Chilwell (17%) ou Danny Rose (22%). Avec 27 % de précision, Luke Shaw présente une statistique intéressante mais tente beaucoup moins que Lucas Digne (52 centres pour le latéral d’United contre 280 pour celui d’Everton). Et avec quatre passes décisives, Digne se situe dans les mêmes eaux que Shaw ou Alonso, mais reste loin de Robertson (11), Kolasinac (9) ou encore Matt Ritchie (8). Le natif de Meaux est également moins bon dribbleur (avec 46,6% de réussite sur 30 dribbles tentés) que Robertson (58,3%) ou Luke Shaw (71%).

Précieux défensivement, solide dans les airs

Défensivement, l’ancien Lillois fait le job. Avec 64% de tacles réussis, 60 interceptions, 59% de duels gagnés et 90 ballons aériens remportés (66% de réussite), ses statistiques sont plus qu’intéressantes. Sans compter que sa marge de progression est encore très importante.

Andrew Robertson présente par exemple des chiffres similaires et terme de tacles réussis (61%) et de duels remportés (55%) mais intercepte beaucoup moins (30) et glane peu de ballons aériens (seulement 24, pour un ratio de 45%). L’Ecossais distille en revanche plus de passes, avec 83% de réussite sur 2396 tentatives, contre 76% de succès pour Digne sur 1446 passes tentées.  Évidemment, les deux joueurs n’ont pas le même profil et évoluent dans des schémas et surtout des contextes différents. Ces statistiques restent donc purement indicatives. Je me suis alors penché sur un joueur d’équipe de niveau plutôt équivalent et évoluant dans le même système : Ben Chilwell (voir plus loin).

Adoubé dans le Royaume

Si vous n’êtes pas convaincu, lisez donc la presse anglaise ! Ou a minima les twittos étrangers… Il est toujours cocasse d’observer les commentaires de ces derniers, qui pour la plupart maîtrisent (et aiment) bien mieux le foot qu’en France.

Les supporters d’Everton chantent à sa gloire et l’élisent joueur de l’année. Les plus fanatiques jurent même que les Toffees possèdent le meilleur latéral gauche de Premier League- argument certes logiquement tempéré par les fans de Liverpool, qui plébiscitent Robertson. Et si l’Ecossais est à mon sens un cran au-dessus, les statistiques évoquées un peu plus haut dans ce papier montrent qu’en prenant un point de vue chiffré, Lucas Digne rivalise dans plusieurs domaines avec le récent vainqueur de la Ligue des Champions. Et qu’importe si la France du foot n’ose pas se l’avouer, pour un joueur qu’elle a tant critiqué, les Anglais, eux, ne s’y trompent pas.

Partout en Premier League, le natif de Meaux est salué. En plus du trophée des supporters, ses coéquipiers l’ont désigné joueur de l’année*. Adoubé par Gary Lineker, idole des supporters… Mais pourquoi pas en France ? En Italie, les Romains se souviennent de lui comme d’un bon joueur, solide titulaire. En Catalogne, les véritables (et c’est une denrée rare) supporters de Barcelone sont plus nuancés. Certains se souviennent d’une doublure crédible à Jordi Alba et d’un joueur qui n’aura jamais vraiment eu sa chance. D’autres pointent certaines carences incompatibles avec le collectif catalan et un jeu timide. Les avis divergent mais restent le plus souvent construits.

 

Seuls les gazouillis tricolores persistent et persiflent… Question de culture foot ? Peut-être, même s’il serait malhonnête de penser que seul le foot français a ses têtes de turc, chaque pays ayant son lot de cibles favorites… Lucas Digne mériterait pourtant une reconnaissance bien plus importante. Car il est loin d’être évident de laisser une trace positive en Italie et en Angleterre, deux championnats ayant eu une influence énorme dans l’histoire du football, et particulièrement sur les évolutions des postes défensifs…

Il est en tout cas assez facile de constater que les mauvaises langues s’évaporent lorsque des arguments (et des statistiques !) viennent s’opposer à leurs moqueries dont on cherche le fondement. Lucas Digne paye peut-être cette image de joueur discret et timide, dont a pu souffrir Yoann Gourcuff ou, dans une mesure moindre, mais plus récemment, Nabil Fékir…

Que peut-on lui reprocher ?

Est-ce un manque d’engagement, de « grinta », force du très apprécié Lucas Hernandez ? Est-ce sa vitesse, moindre que celle d’un Benjamin Mendy (quand il est apte) ? Ou bien une technique moins flamboyante que Ferland Mendy ? Car s’il n’est pas le meilleur dans chacun de ces domaines, Lucas Digne a, à mon sens, l’avantage d’être un mélange idéal entre ces trois joueurs, avec les qualités de chacun. Les statistiques confirment, les consultants saluent et la presse s’enthousiasme.

Alors, comment justifier un tel bashing ? De la simple jalousie quant à sa jeune carrière déjà jalonnée de clubs prestigieux ? Des moqueries sur deux oreilles un peu trop décollées ? Son nom franchouillard ou son style vestimentaire ? Pour certains, et c’est bien malheureux, ce sont les principales raisons. D’autres, mieux éduqués, mais pas plus renseignés, évoquent une question de niveau de jeu. Son image de joueur effacé et fébrile laissée au Paris-Saint-Germain ?  Trop jeune, il n’était pas armé pour s’imposer.  Une série de jongles cafouillés lors de sa présentation
à Barcelone ? Soyons sérieux. Ces arguments ne tiennent plus, sont déjà périmés, impropres à la discussion.

Certes, Lucas Digne aura mis plus de temps que prévu pour confirmer les promesses entrevues à Lille et lors du Mondial U20 2013. Mais force est de constater que l’homme a fait preuve d’énormément de caractère aux moments délicats de sa carrière, pour enfin décoller. En difficulté au Paris-Saint-Germain, il fait le pari de rejoindre la Roma, avec succès et y gagne son ticket pour l’Euro 2016. Avant de réaliser son rêve en signant à Barcelone à l’aube de la saison 2016-2017. Son manque de temps de jeu avec les Blaugranas et sa non-sélection pour le Mondial auraient pu couler ses meilleures années. Son nouveau coup de poker, du côté d’Everton, démontre tout le contraire.

 

Que voulez-vous… Twitter a ses victimes, et difficile de dissiper une nuée de moustiques, aussi insignifiants soient-ils individuellement, quand ceux-ci n’attendent que le moment propice pour vous dévorer. Demandez donc à Valère Germain, Nolan Roux ou Bouna Sarr…

Pour Lucas Digne, la tendance semble toutefois s’inverser, petit à petit, comme aura réussi à le faire un Moussa Sissoko. Le temps des farfelus « Amavi > Digne » est heureusement révolu. Nous sommes encore loin de l’unanimité, mais nombreux sont les suiveurs qui saluent les performances du latéral formé à Lille. La plupart ont notamment retenu sa prestation magistrale face à Manchester United (4-0) fin avril dernier, ponctuée d’un but ravissant. Sa dernière sortie en Bleu contre la Bolivie fut également louée par les observateurs. Le début d’une longue série pour celui qui compte 24 sélections avec les Bleus ? La porte semble ouverte.

Un bilan mitigé en Bleu… en attendant le meilleur ?

Présent à presque tous les rassemblements depuis sa première convocation en 2014, le joueur n’a jamais fait l’unanimité à gauche. D’abord remplaçant de Patrice Evra, il a vu Layvin Kurzawa, Benjamin Mendy et Lucas Hernandez éclore, sans jamais paraître suffisamment solide pour les concurrencer. La retraite du premier, la méforme du second et les blessures des deux suivants lui offrent une réelle opportunité. Celle de s’installer définitivement dans le groupe France (il est déjà le septième arrière gauche le plus capé de l’histoire des Bleus).
A minima comme la doublure de Lucas Hernandez quand celui-ci reviendra de blessure. Car malgré un Ferland Mendy qui commence à frapper à la porte des Bleus, Lucas Digne n’est lui plus un choix par défaut. Deschamps semble lui faire confiance, lui-même semble croire en lui, et dieu sait combien la logique de groupe est importante aux yeux du technicien basque. Si l’ancien Barcelonais maintient son niveau de jeu observé avec régularité cette saison à Everton, il n’y aura aucune raison de le sortir des 23.

Récemment, des rumeurs ont fait état d’un intérêt de Lyon. Un transfert reste évidemment hypothétique, tout comme ces ragots, tant le joueur dit se plaire et s’épanouit en Premier League. Mais peut-être est-ce le signe d’un retour en force à venir dans l’estime de la France du foot. Non, décidément, ce joueur ne devrait plus faire rire personne.

*Trophée remporté à égalité avec Idrissa Gueye

Lucas Digne et Ben Chilwell : opposition statistique

Ben Chilwell,  jeune Anglais de 22 ans joue à Leicester avec qui il a terminé neuvième de Premier League, soit une place derrière Everton. Et comme Lucas Digne avec les Toffees, Chilwell évolue dans un système en 4-2-3-1. Les deux joueurs ont par ailleurs eu le même temps de jeu (35 matches pour Digne, 36 pour Chilwell).

En termes de statistiques purement offensives, avantage Digne, qui compte quatre buts tous en dehors de la surface dont deux coup-francs) pour autant de passes décisives. Chilwell en a délivré quatre également mais n’a pas marqué. Le joueur des Foxes est en paradoxalement plus précis dans ses frappes (10 cadrées sur 22 tentatives), mais s’essaye moins au tir que Lucas Digne (10 cadrés pour 34 tentés). Nous l’avons vu plus haut, le Français est également plus précis lorsqu’il s’agit de centrer.

Défensivement, Digne tacle plus juste (64% de réussite contre 52%), intercepte plus (60 contre 38) mais se montre moins précieux de la tête (90 ballons aériens gagnés contre 111 pour Chilwell). Ben Chilwell aura aussi tendance à beaucoup dégager le ballon (129 dégagements contre 94 pour le Français).

Dans une dimension plus collective, lorsque le joueur d’Everton était sur le terrain, son équipe a encaissé 38 buts. Leicester avec Chilwell ? 43. Digne signe par ailleurs 12 clean-sheet, contre 10 pour Ben Chilwell. Ce dernier est en revanche plus discipliné avec 4 jaunes, quand le Français en compte cinq, plus une expulsion. A noter que c’est Ben Chilwell qui aura couru le plus cette saison avec 390 kilomètres parcourus, 48 de plus que son adversaire d’Everton.

Encore une fois, ces statistiques ne sont qu’une manière d’aborder le jeu et restent un outil sans prétendre avoir la vérité ultime.

Lire plus :

Gazzetta Ultra’ : Le retour des Fanzines dans les tribunes françaises

Waldemar de Laage
Etudiant journalisme, passionné par le monde des tribunes. Twitter : @delaagewaldemar

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