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Édito : Racisme, comment jouer la contre-attaque ?

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« Kean sait que, quand il marque, il devrait fêter ça avec ses équipiers. Il sait qu’il aurait pu faire quelque chose de différent. Il y a eu des cris racistes après le but. Blaise les a entendus et était en colère. Je pense que la faute est partagée à 50-50. Moise n’aurait pas dû faire ça et le virage n’aurait pas dû réagir comme ça ».

Cette déclaration a suscité l’indignation sur les réseaux sociaux. Rien de plus normal, mais incendier Bonucci ne suffit pas : il faut réfléchir plus profondément au problème qu’il met en lumière. Les propos de l’Italien vont dans le sens d’une tendance actuelle : la dépolitisation des joueurs professionnels. La majorité s’accorde pour dire que Moise Kean avait raison de défier du regard la tribune qui lui avait adressé injures et cris de singe. La meilleure des réponses est sur le terrain, dit-on, et Moise Kean, en marquant le 2-0, s’est donné le droit de tenir tête à ses harceleurs. Il est très beau de valoriser autant la vérité du jeu, mais nous avons ici affaire à l’extrapolation de trop. Non, un joueur n’a pas besoin de marquer pour dénoncer de tels comportements. Le champ d’action des footballeurs ne doit pas être réduit à une célébration, à une interview d’après-match, à une publication sur les réseaux sociaux. Leurs messages partisans ne se doivent pas d’être encadrés par un clip UEFA ou par une journée de championnat scellée d’une action en faveur de la tolérance. Mais aujourd’hui, le football, c’est « tais-toi et joue ».

La célébration de Moise Kean face à Cagliari mardi dernier. Photo : Enrico Locci – Getty Images

C’est une question d’image de marque, de propos qui engagent l’employeur, de modèle donné aux plus jeunes. Les footballeurs influencent jusqu’à la coupe de cheveux des millions de gamins dans le monde, imaginez s’ils en faisaient de même avec de la politique ? Ce serait malsain, dit-on. Ceux qui l’affirment ne seraient pas prêts à voir se reproduire une action comme celle de Sócrates, le génial brésilien qui avait fédéré ses coéquipiers et des supporters par milliers autour de la « Démocratie Corinthiane » et contre la dictature. C’est un tout autre débat, me direz-vous. Je ne pense pas. J’estime que ce phénomène justifie une position dans laquelle se retrouvent aujourd’hui les joueurs, pris en porte-à-faux entre leurs clubs, leurs sponsors et les supporters lorsqu’il s’agit de faire parler leur cœur. Paradoxalement, notre époque nous permet de connaître de plus en plus de détails de leur intimité, mais sur la question des convictions, ils se doivent de rester plus blanc qu’un bulletin de vote vierge. Alors quand, au vu d’énièmes incidents racistes dans les stades, on entend dire que les joueurs devraient « quitter le terrain » ou « boycotter le championnat » en attendant que des mesures ne soient prises, on rencontre une contradiction qui montre les limites de la neutralité des footballeurs. Après les attaques contre Kalidou Koulibaly (Naples) par les fans de l’Inter, son entraîneur Carlo Ancelotti a annoncé que ses joueurs s’arrêteraient de jouer si cela venait à se reproduire. Mais pourquoi faut-il que cela soit annoncé, coordonné ? Ne serait-ce pas la réponse spontanée, globalisée qui pourrait faire foi ?

Il est compliqué d’attendre des footballeurs de revenir sur leurs devises habituelles, juste pour cette fois, parce que c’est grave le racisme quand même. Non, ce serait incohérent. Il faut revenir sur cette idée comme quoi un footballeur n’est bon qu’à distraire le temps d’un soir, qu’il n’a pas son mot à dire sur les sujets de société : après, même lorsque l’action est légitime – voire nécessaire – il y aura toujours des Bonucci pour dire que le geste était inapproprié. Le footballeur a le droit de parler, et son statut privilégié ne justifie pas qu’on lui bafoue cette liberté.

On a cette impression qu’il suffirait aux joueurs de bouder pour obtenir la réponse qu’ils réclament, tant leur cause est incontestablement juste. Puis, le cas de Serginho, joueur brésilien du club bolivien Club Jorge Wilstermann, nous fait violemment redescendre sur la réalité actuelle. Victime de cris de singes sur la pelouse de Blooming, il a décidé de quitter le terrain. La vidéo où on le voit parler à l’arbitre et quitter le terrain alors qu’il s’apprêtait à tirer un corner a fait le tour du monde en quelques heures, de quoi lui donner du baume au cœur jusqu’à ce que, le lendemain, le président de Blooming annonce l’attaquer en justice, lui ainsi que son club.

Voir les joueurs exprimer leur opinion dérange, comme l’avaient une nouvelle fois prouvé les réactions suite à la célébration de Xherdan Shaqiri et Granit Xhaka face à la Serbie à la Coupe du Monde. Les deux joueurs suisses originaires du Kosovo, victimes avant le match de nombreuses provocations de la part de la presse et du public serbe, avaient mimé le symbole albanais de l’aigle bicéphale après leurs buts. Dissocier la politique du football n’est pas seulement infaisable – absurde même, quand on considère l’existence d’équipes nationales et de fonds d’investissements étatiques au capital de clubs – c’est aussi de cela que participe le peu de crédits dont disposent les footballeurs pour dénoncer un sujet aussi grave que le racisme.

En novembre 2017, une vague de joueurs avait manifesté son dégoût envers les dénonciations d’esclavage en Libye. Pogba, Kondogbia ou encore Bakambu avaient mimé des chaînes, et l’écho avait été plutôt positif. Nike a récemment fait du joueur de football américain Colin Kaepernick, qui avait posé genou à terre pendant l’hymne des États-Unis pour dénoncer les violences policières sur les Afro-Américains (et s’était par la suite retrouvé sans club), un de ses visages iconiques.

Il est donc possible de briser le tabou autour des implications des footballeurs. Leur permettre de devenir des acteurs de la société civile, en tant que personnalités publiques et sans impliquer les clubs et les sponsors, ne dénaturerait en rien leur statut. Surtout, cela leur donnerait un effet de levier lorsque leurs droits les plus fondamentaux ne sont pas respectés. Comme à l’époque où Sócrates dénonçait les « conditions inhumaines » dans lesquelles évoluaient les footballeurs.

Jonathan Tunik
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