Marlon Üçüncü (Besiktas JK) : « Au Stade Rennais, on ne m’a pas laissé ma chance »

Tu as commencé le football à Paotred Dispount à Ergué-Gabéric puis tu es parti jouer avec ton grand frère à Quimper Kerfeunteun. Quels souvenirs gardes-tu de cette période ? Aurais-tu une anecdote que tu voudrais raconter, un moment qui t’a marqué et que tu souhaiterais évoquer ?

A Ergué, je me souviens des entraînements, mais on faisait uniquement de simples plateaux dus à notre âge. Mais à Kerfeunteun, j’ai pas mal de souvenirs. J’ai fait le tournoi de Sébaco où je me suis d’ailleurs fait repérer par le Stade Rennais. J’avais fini meilleur joueur du tournoi et c’est à partir de ce moment où j’ai eu de vrais contacts avec le SRFC. Le tournoi de Sébaco était vraiment bien pour ça. C’est un tournoi en salle où de bons clubs s’affrontent. Je me souviens de Lorient, de Guingamp, de Metz ou encore de Saint-Etienne. J’avais 12 ans mais j’en garde un super souvenir.

En U15, tu pars jouer à l’US Concarneau et tu intègres dans le même temps le réputé Pôle Espoirs de Ploufragan. Tu as passé deux années là-bas, il paraît que tu as vraiment apprécié y évoluer. Qu’est-ce que ces années au Pôle peuvent apporter à un joueur à cet âge-là ?

A Concarneau, c’était environ deux ou trois entraînements par semaine. A Ploufragan, nous avions entraînement tous les jours. Il faut évidemment être sérieux, une certaine rigueur s’impose désormais. Quand j’y étais, il y avait toujours Monsieur Papin (Patrick Papin, à la tête du Pôle Espoirs depuis 1997 et jusqu’en 2017, ndlr). On apprenait beaucoup avec lui. D’une certaine manière, on était préparé à partir en centre de formation. Ce qui est bien aussi à Ploufragan, c’est que tu es pendant deux ans avec la même génération, donc forcément tu t’attaches et tu gardes de bons souvenirs aux côtés de certains.

Et après, tu rejoins le Stade Rennais…

Voilà, c’est ça. En fait, depuis le tournoi de Sébaco, des contacts avaient été gardés. Les recruteurs sont venus me voir et m’ont proposé une sorte de test, à savoir trois jours d’essai avec des joueurs de toute la France. Par la suite, avec certains joueurs, on a fait un tournoi sous les couleurs Rouge et Noir. Finalement, le SRFC est revenu vers moi pour me proposer un contrat alors que j’étais à Ploufragan.

Tu arrives donc à Rennes en 2014 où tu signes un contrat stagiaire de 3 ans. Tu intègres directement le groupe U17 National et tu te fais une place de choix dans l’effectif. Pourtant, tout ne se passe pas comme tu aurais pu l’espérer, n’est-ce pas ?

Oui. La première année s’est bien passée. Je jouais beaucoup. La deuxième année s’est elle aussi bien déroulée, j’étais tout le temps titulaire en U17 et je faisais quelques matchs en U19. La dernière année s’est moins bien passée. J’ai commencé en U19 DH car il y avait un effectif conséquent et que le coach ne me faisait pas tellement confiance. J’ai fait quelques matchs en U19 National car il voyait que je faisais de bons matchs. Le problème, c’est qu’il m’alternait aussi avec l’équipe de DSE. Je pense que le coach ne m’a pas réellement laissé ma chance pour jouer quatre ou cinq matchs d’affilée. A chaque fois, il y avait un roulement. Je faisais deux matchs en U19 puis je partais jouer en DSE… Personnellement, je ne me sentais pas bien dans cette situation. La confiance manquait, mais au Stade Rennais, on ne m’a pas laissé ma chance.

Marlon sous les couleurs Rouge et Noir (Crédit image : @staderennais – Twitter)
On connaît la qualité du centre de formation du Stade Rennais, il est réputé. Considères-tu que tu avais de bonnes conditions au SRFC en tant que jeune joueur, que ce soit par rapport aux infrastructures ou même au cadre de vie ?

Au niveau du centre, les cours sont bien encadrés, les règles sont claires et « respect » est le maître-mot. On a logiquement des horaires, tout est fait pour qu’on soit bien. Ces trois années m’ont permis de beaucoup apprendre, mais le problème restait toujours le même sur le terrain. Il y a trop de joueurs, surtout quand je pense à la génération 2000 qui arrivait. Certains étaient très bons en U13, puis étaient recrutés et finalement arrivaient en U15 et étaient perdus. Certains ne voient aussi pas d’avenir au Stade Rennais et n’arrivent pas à se projeter dans le club.

Si tu ne devais souligner qu’un ou deux aspects de ton jeu qui t’ont permis de t’améliorer au Stade Rennais, quels seraient-ils ? Est-ce que ta vision du jeu a changé, ton style de jeu s’est transformé ?

Le pressing ! On a fait beaucoup de séances tactiques, j’ai énormément appris sur ce point-là. Sinon, quand j’étais à Concarneau, je jouais en pur numéro 9. J’étais l’attaquant qui faisait beaucoup d’appels en profondeur, j’ai marqué pas mal de buts comme ça car je devais tourner autour des 30 buts par saison. Mais quand je suis arrivé à Rennes, on a demandé aux attaquants de jouer dos au jeu, je prends d’ailleurs l’exemple de Pierre-Yves Hamel qui est grand et plutôt athlétique. Du coup, je suis redescendu en numéro 10 et c’est à ce-moment que j’ai changé mon jeu. Ma première saison, je l’ai même commencée à droite. La saison suivante, j’ai évolué dans l’axe, en 8 et en 10. La dernière saison, j’évoluais en vrai numéro 10, dans la création et moins dans la finition.

Puis vient une grande étape dans ta jeune carrière. Comment s’est déroulé ce départ pour Istanbul ? Et pourquoi Besiktas ?

J’avais fait une sélection nationale en Turquie en U18 (double-nationalité franco-turque, ndlr) et cela m’a ouvert pas mal de portes. J’avais plus un CV en Turquie parce que là-bas, on attache de l’importance aux sélections jeunes. Pour être honnête, je devais signer de base à Antalyaspor, mais il y a eu des problèmes de coachs, de directeur de centre etc. Ils m’ont demandé de revenir m’entraîner quelques jours mais j’avais déjà fait un essai là-bas et j’ai refusé. Par la suite, j’ai eu les représentants de Besiktas pour faire un essai avec les U21 (le club recherchant des jeunes de sa génération, ndlr). Finalement, j’ai signé un contrat semi-pro pour un an.

Etant donné que tu as des origines turques, as-tu de la famille là-bas ? Et si oui, est-ce que cela a favorisé ton départ, en particulier pour Istanbul ? Quoi qu’il en soit, était-ce dur de quitter toute ta famille ?

Ça favorise bien sûr car les clubs regardent ton CV, il y a un quota de joueurs étrangers à prendre et comme j’avais la nationalité turque, je n’étais pas considéré comme un joueur étranger (pour un cas de double-nationalité, le club peut regarder la nationalité qui l’intéresse, à savoir turque, ndlr). Si jamais le club veut recruter un joueur d’une autre nationalité que turque, recruter un jeune joueur étranger peut leur enlever la possibilité d’avoir un grand joueur étranger dans leur effectif donc les recruteurs font attention à ça. Par contre, au début c’était dur. Je ne parlais pas du tout la langue mais à force d’être là-bas j’ai appris le turc. Au début, tu ne comprends pas les entraînements avec le coach car en U21 il n’y a pas de traducteurs. J’avais toujours un temps de retard pour suivre les séances. C’était également dur de jouer en Turquie au début car quand j’étais à Rennes, je pouvais rentrer le week-end (à Quimper, ndlr) pour voir mes potes et ma famille. A Istanbul, je reste pendant six moins non-stop. J’ai de la chance d’avoir de la famille qui est à mes côtés tout de même, notamment mon frère.

Tu es donc arrivé au Besiktas l’été dernier. Tu as d’abord intégré le groupe U21. Comment s’est faite ton intégration chez les jeunes ?

Les premières semaines surtout, mon intégration était dure car je ne connaissais quasiment personne et qu’il y avait la barrière de la langue. Après, je me suis fait deux ou trois potes avec qui je suis proche maintenant. Si jamais tu ne réponds pas présent sur le terrain, ça se passe mal pour toi car tu peux être vite critiqué. Mais si tu montres qui tu es, ils te respectent un peu plus, c’est comme ça le football. Après, ça s’est bien passé.

Le groupe U21 face à Malatyaspor, le 22 avril 2018 (Crédit image : Ajans Besiktas)
Tu as donc joué cinq matchs d’UEFA Youth League dont trois titularisations contre Monaco et deux fois Porto, puis deux entrées en jeu face à Monaco (une nouvelle fois) et Leipzig. Rappelons que tu étais arrivé l’été tardivement et dès le 13 septembre tu étais titulaire face à Porto. Que ressens-tu à un tel moment et comment abordes-tu un match si particulier ?

C’était dur car j’ai signé à Besiktas début août et je n’ai repris l’entraînement que mi-août. Le premier match, tu es fier car tu te dis qu’il y a un mois et demi, tu étais sans club et que tout à coup tu vas faire la Youth League. Mais après tu te dis qu’il faut continuer et qu’il ne faut pas s’arrêter là.

Sur ces cinq matchs auxquels tu as pris part, quatre défaites et une victoire face à Monaco. Le résultat est certes important, mais on peut évidemment être amené à se dire que la défaite permet d’apprendre, surtout à ton âge. Est-ce que ces matchs t’ont ainsi permis de grandir, que ce soit mentalement ou même physiquement dans ton jeu, par rapport aux adversaires que tu affrontais et qui étaient sûrement différents de ceux rencontrés auparavant ?

Déjà, j’ai été à Porto et on a vu comment ça jouait. Cela nous apprend pleins de choses sur les différentes formations des pays. Quand on est allé en Allemagne, on a vu leur façon de jouer. Monaco, je connaissais déjà et ça n’a pas trop changé. Mais, c’est vraiment une autre atmosphère. Pour la Youth League, il y a pas mal de gens qui viennent voir les matchs, ensuite en général tu vas voir les pros jouer. Tu prends également l’avion avec eux, tout ça change vraiment par rapport aux matchs basiques que je faisais en France. C’est complètement différent, après ça reste quand même un sacré niveau. Notre parcours avait mal commencé, on n’arrivait pas vraiment à jouer ensemble. Il y avait des catégories 98, 99 dont moi et quelques 2000. Les premiers matchs contre Porto (défaite 5-1) et contre Monaco (défaite 3-0) étaient très durs mais on a réussi à mieux terminer. Au retour, on ne perd que 1-0 contre Porto en se prenant un but évitable et en dominant tout le match. On bat également Monaco en menant 3 à 0 à la mi-temps.

On connaît la France niveau formation, mais logiquement moins la Turquie. Toi qui est passé par le centre de formation du SRFC et qui a un peu évolué à l’Académie du Besiktas, que peux-tu dire sur les formations si tu devais les comparer ? Est-ce qu’il y a des points communs ou des différences notables ?

Je trouve que c’est complètement différent. Je suis parti en stage avec le groupe professionnel mais je reviens avec le groupe U21. Ici, U21 revient à désigner l’équipe réserve d’un club professionnel. En France, il n’y a pas de camp si je prends l’exemple de l’équipe réserve du Stade Rennais. Tu reprends tes entraînements simplement. Je trouve ça beaucoup plus professionnel ici. Tu as plusieurs masseurs à ta disposition, tu as une personne du staff qui vient avec sa glacière, tout l’entourage fait plus professionnel. Après, au niveau du jeu, c’est beaucoup moins tactique, c’est beaucoup plus physique, offensif avec la contre-attaque. A Rennes, je me souviens qu’on avait joué contre des équipes en U17 et en U19 qui ne faisaient que de défendre pendant que nous, on ne faisait que des passes. Ca n’avançait pas. Ici en Turquie, il n’y a quasiment aucune équipe qui défend, c’est presque que de l’attaque. Moi, je préfère ça, même si je comprends qu’en tant que milieu, c’est parfois moins beau à voir car ça balance beaucoup. Il y a des matchs comme face à Galatasaray où c’est pourtant beau à voir, ça ne faisait que d’attaquer de tous les côtés, je m’en rappelle.

D’ailleurs, par rapport à cela, est-ce que pour toi le jeu différent entre les réserves turques et françaises se retrouve dans les championnats que sont la Ligue 1 et la Super Lig ?

Oui, ça y ressemble beaucoup. Quand tu regardes le championnat de France, il est plutôt connu pour sa défense et sa tactique. Justement, je me suis déjà posé la question de comparer les deux championnats et quand tu regardes le championnat turque, tu te rends compte que c’est moins tactique qu’en France. Ici, c’est plus connu pour être offensif et physique. Mais après, tout dépend des équipes. Besiktas, c’est la seule équipe en Turquie qui a vraiment évolué. Ca joue plus, c’est pas mal dans la tactique et il y a beaucoup de joueurs européens ou qui sont passés par des clubs européens. Adriano est passé par le Barça, il y a beaucoup de joueurs d’autres horizons.

Le 26 janvier 2018, tu signes ton premier contrat professionnel jusque fin juin 2020. Que ressens-tu à ce moment précis ? Est-ce un soulagement pour toi, enfin tu as atteint le but que tu t’étais fixé ? Ou est-ce pour toi simplement une étape de franchie, une parmi tant d’autres que tu t’es fixé ?

De base, il y a eu un problème. Quand je suis arrivé, au bout de quatre mois, le club m’a proposé un contrat pro que j’ai signé. Je devais faire un match de coupe de Turquie mais au dernier moment, il y a eu un problème avec mes papiers. Quand un joueur étranger arrive en Turquie, il a un délai de six mois avant de signer pro. Au final, le club m’a dit d’attendre. Du coup, la deuxième fois que j’ai signé pro, je restais sur mes gardes. Mais c’était vraiment bon et j’étais content. Pourtant, j’aurai préféré ne pas être pro et commencer à jouer des matchs plutôt que d’être pro et de ne pas jouer de matchs. Mais je suis serein pour la suite.

Evoquons le premier camp du groupe professionnel avec Besiktas, auquel tu as participé. C’était en Slovaquie, comment ça s’est déroulé ?

Ça s’est super bien passé. On est resté quatre ou cinq jours à Istanbul, puis on est parti. On a fait deux matchs amicaux. Le premier match, j’aurai aimé jouer mais je n’ai pas pu. Le deuxième match, je me suis mis un peu sur mes gardes, je me suis dit que je verrai bien. Au final, le coach m’a appelé pour me faire rentrer au milieu de terrain. Je me suis fait plaisir et j’ai eu de bonnes sensations donc je suis plutôt satisfait. Je suis rentré à la fin, environ 15 minutes. Ca change beaucoup de niveau entre les U21 et les pros, sans parler du fait que tu es à côté de grands joueurs donc tu fais beaucoup plus attention à ce que tu fais. Mais c’est une super expérience et j’espère que je vais y retourner le plus vite possible. L’objectif est clairement d’intégrer à plein temps le groupe pro. Là, j’ai repris avec eux, on verra comment cela se déroule après le mercato car certains anciens vont sûrement être amenés à partir.

Marlon – 2e joueur en partant de la gauche – avec le groupe professionnel (Crédit image : @Besiktas – Twitter)
Tu sembles vraiment bien intégré à ce-jour, ça se sent que tu prends du plaisir et c’est beau à voir. Les noms de Gary Medel, Vagner Love, Ryan Babel ou encore Adriano pour ne citer qu’eux font rêver. Qu’est-ce que ça fait de côtoyer ces joueurs connus et reconnus au quotidien ?

C’est une sensation bizarre car l’année dernière, en U21, je regardais tous les matchs avec mon frère qui est fan de Besiktas. On était à fond devant les matchs et là, de s’entraîner avec eux, c’est étrange. Je me tourne et je vois Babel. Justement, là tu te dis qu’il faut que tu assures. Il y a des joueurs comme Tolgay qui viennent m’aider et me donner quelques conseils. Tous les joueurs t’aident mais le plus compliqué reste la communication avec la barrière de la langue. En général, ils sont super sympas.

Et désormais, quel est ton programme avant la reprise du championnat ?

Maintenant, je repars avec les U21 pour quelques temps. Le coach du groupe pro est venu me parler et m’a dit qu’il y avait un gros effectif. Tout dépend par la suite du mercato et de mes performances. Mais tout se passe bien, même si le niveau change c’est comme ça ! Avec les U21, nous partons au tournoi des centres de formation jeudi à Ploufragan. J’ai hâte de revenir en France, et surtout à Ploufragan où j’ai passé deux ans. Puis ma famille va aussi venir donc je vais pouvoir les revoir !

Du vendredi 27 au dimanche 29 juillet, au centre technique Bretagne Henri Guérin à Ploufragan, nous retrouverons ainsi les formations du Besiktas Istanbul et de trois autres clubs étrangers : Leicester City, Tottenham Hotspur et l’AS Roma. Egalement, les formations françaises prendront part à cet évènement puisque quatre clubs de l’Hexagone seront présents : le Paris SG, l’AS Monaco, le Stade Rennais FC et l’EA Guingamp. L’occasion à ne pas manquer pour aller voir les futurs grands du football de demain !

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